Il est comme ça… Bernard Pivot

Par Philippe Ridet Le Monde, publié le 13 septembre 2019

CHRONIQUE Chaque semaine, notre journaliste Philippe Ridet croque une personnalité qui fait l’actualité. Comme l’ex-présentateur d’« Apostrophes », aujourd’hui président du jury du prix Goncourt, qui vient d’exclure de la présélection le dernier livre de Yann Moix.

Le patron, c’est moi – enfin, en la circonstance, c’est lui… et lui, c’est Bernard Pivot, président du jury du prix Goncourt. En excluant de la présélection le roman-scandale de Yann Moix, Orléans(Grasset), le moraliste débonnaire et ironique de Twitter, l’homme au « 1 M » de followers (ici le M signifie « million »), a montré qu’il était aussi un homme à poigne. Le Goncourt était en danger. Un intrus menaçait de dynamiter l’institution phare de la littérature française depuis 1903

ON LE DIT AFFABLE ET RIEUR, IL SE RÉVÈLE UN MAÎTRE D’ÉCOLE SÉVÈRE ET INCONTESTÉ, GENRE HUSSARD NOIR DE LA RÉPUBLIQUE.

Fallait-il lire son gazouillis du 1er septembre comme un coup de semonce ? « La rentrée est l’occasion, comme son nom l’indique, de rentrer en soi pour y chasser le superflu et développer le nécessaire », écrivait-il sur le réseau social. Quatre jours plus tard, dans la même veine, il enjoignait Yann Moix « de rentrer à l’intérieur de lui-même et dans le silence, dans la paix, d’écrire les grands livres qu’il porte en lui ».

Comme un entraîneur de football – un sport qu’il connaît aussi bien que son Beaujolais natal –, Coach Pivot lui désignait la direction du vestiaire : « Mon p’tit Yann, ne m’en veux pas, mais ce Goncourt-là, ça va pas l’faire. Une autre fois, peut-être… »Passons sur les fautes techniques (livre mal fichu, faits démentis par les proches de l’écrivain) et l’avertissement de conduite : personnalité provocatrice. Après tout, depuis 1903 qu’ils remettent des prix, les jurés du Goncourt ont certainement primé des bouquins plus mal gaulés. Quant aux provocateurs… Souvenons-nous simplement de Michel Houellebecq.

Son univers, le livre

Reste alors le reproche le plus conséquent : l’antisémitisme de jeunesse (c’est long, parfois, la jeunesse) confessé par Yann Moix, poussé, il est vrai, par des révélations accablantes de L’Express. L’académie ne veut pas courir le risque de se voir reprocher d’avoir distingué parmi les centaines de romans qui paraissent à chaque rentrée celui dont l’auteur n’aimait pas les juifs.

Cent ans après le Goncourt de Marcel Proust, fils du professeur Adrien Proust et de Madame, née Jeanne Weil, l’affaire eut été embarrassante. Passe encore que le Goncourt n’ait été attribué ni à Colette ni à Sartre, ni à Camus ni à Gide, mais il ne sera pas dit qu’il aura distingué, en 2019, un antisémite, fut-il repenti.

Certaines personnalités en imposent. Bernard Pivot, 84 ans, est de celles-là. Quand il excommunie – même temporairement –, personne ne moufte dans les rangs. Derrière ses gros sourcils de shih tzu, il sait faire les gros yeux, marquer son territoire et imposer son magistère. Les livres, l’édition, c’est son univers depuis plus de soixante ans et son entrée au Figaro littéraire, en 1958. On le dit affable et rieur, il se révèle sur le tard un maître d’école sévère et incontesté, genre hussard noir de la République.

Il a accueilli dans son studio tout ce que la planète compte de grands auteurs, de Soljenitsyne à Jankélévitch, de Duras à Yourcenar, de Nabokov lisant ses réponses à Modiano bafouillant les siennes, de Roland Barthes délivrant une leçon de discours amoureux à Françoise Sagan. Même Charles Bukowski, bourré comme une cantine, quitta le plateau d’« Apostrophes », en 1978, de son plein gré.

Aujourd’hui, l’amphitryon des lettres vire l’écrivain français qui avait fait du Goncourt son Graal. On imagine que cela lui coûte. Le 4 novembre, jour de remise du prix, il n’y aura pas de soupe à la grimace au menu de chez Drouant.


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